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Jean-René Lassalle : « Paul Wühr, Dans la proximité du vrai, ou Le rire d’un faux. »
Allemand né en 1927, « fils de boulanger qui lisait Hölderlin », instituteur dans l’Allemagne en ruines, avant-gardiste bavarois, Paul Wühr vit maintenant retiré dans un village italien. Il a écrit une vingtaine de pièces radiophoniques puis des narrations décalées comme Gegenmünchen (« Antimunich », 1970) ou Das Falsche Buch, (« le faux livre », 1983). Là comme dans ses recueils de poèmes Grüss Gott / Rede (Hanser, 1976-80) et Sage (Renner, 1988) reviennent l’autonomie fiévreuse de la parole et les voix multiples, les glissements entre le vrai et le faux, une critique carnavalesque du conservatisme. Les restes de langue nazie, la propagande de l’État catholique de Bavière, l’idéalisme allemand sont déconstruits et réutilisés ironiquement, tandis qu’un dialogue plus attentif s’engage avec Hölderlin (son « Andenken », « En souvenir de », devient : « Est // ce que doit encore fonder ce qui veut / être / préservé tout ce qui demeure ») (1).
La poésie de Paul Wühr impose une réduction du vocabulaire et préfère l’élasticité de la syntaxe à la prosodie et aux images. Ses vers brefs morcellent la langue en mots-particules, - l’allemand avec ses verbes sécables s’y prête mieux que le français - dans une lignée qui va de l’expressionniste August Stramm à l’Autrichien Ernst Jandl : comme dans la « poésie concrète », P. Wühr isole des mots qui acquièrent une présence plus forte dans leur surface, lettres, forme. Ponctuation et certaines majuscules supprimées, inversions de l’ordre des mots, la syntaxe se tord et fait des nœuds. Affirmation et interrogation se confondent. Un même mot peut appartenir à la phrase d’avant ou celle d’après. (2)
Comparant les titres à des prisons, P.Wühr a peu à peu cessé de titrer ses poèmes pour les ouvrir en grand. Le premier mot - souvent monosyllabique - de chaque poème devient un titre en trompe-l’œil, il est surtout le premier maillon de la chaîne de la phrase, sans position privilégiée qui orienterait un sens. Une des marques de fabrique de Paul Wühr est de commencer des poèmes par la conjonction « ob » qui exprime dans ce cas l’incertitude d’une proposition : il en a écrit un livre entier et continue à en parsemer ses œuvres. Le poème en « Ob » exacerbe un étonnement philosophique de base, une soif de questionnement sans arrogance (mais pas sans direction), il privilégie un ton tournoyant - rendu ici par un « Est-ce que » suivi d’un conditionnel de possibilité - à l’absolu d’une réponse définitive. La problématique des « faux » qui ne sont pas inexacts mais situés « dans la proximité du vrai » alimente un processus de pensée critique attentif à des réalités changeantes.
C’est en 1997 que Paul Wühr surprend avec un livre-monstre (3), une somme baroque de 800 pages en vers courts, Salve Res Publica Poetica (Hanser Verlag, Munich, 1997) dans laquelle, ouvrant chaque thème par des citations contradictoires, il réunit philosophes et poètes (Montaigne, Lessing, Novalis, Schelling, Karoline von Günderode, Nietzsche, Kafka, Whitehead, Cioran…) redécoupant leurs écrits, les commentant, apostrophant, les faisant dialoguer sur la politique, l’éthique, la métaphysique. Le philosophe pré-romantique Hamann, surnommé le « mage du Nord », prend ici une position particulière « au point médian d’une déraison » dans sa critique de la rationalité matérialiste, lui qui voyait dans la poésie la langue maternelle du genre humain (4). Une ambition de Paul Wühr est « non pas d’habiller littérairement des théories (…) mais de continuer en poète une pensée philosophique » (5).
La propre parole-pensée de Paul Wühr entre alors en résonance, prolifère anarchiquement, ou se module en séries de poèmes. Depuis « Salve » l’écriture en cycles lui permet de traiter un thème par variations (6), augmentant le nombre de points de vue, comme si les poèmes devenaient les atomes d’une molécule au sein de chaque cycle, ou mieux : les éléments organiques d’une démocratie radicale « dans laquelle chacun est libre et solidaire » (7).
La danse nerveuse des coupes et enjambements produit des vers fragmentés dont le sens peut dépasser la phrase qui les englobe, déstabilisant le processus de lecture et offrant de curieux mouvements de pensée qui élargissent le champ des possibilités : c’est là que Paul Wühr montre que sa poésie peut penser, d’une manière spécifique, différente et complémentaire de la philosophie. Ainsi la « Res publica poetica » peut être vue comme un « salut » (le « salve » latin) à Platon ou une réplique, une « salve » contre sa « République » où les poètes sont étroitement surveillés. (8)
Le deuxième volet de sa somme, Venus im Pudel, (Hanser Verlag, Munich, 2000) poursuit le mode de « Salve » en ajoutant les domaines de la sexualité et des nouvelles technologies sur lesquels dialoguent cette fois des amants, tantôt « continuant » les philosophies postmodernes et féministes, tantôt bouleversés par leur propre polymorphisme. Le titre « La Vénus dans le caniche » abonde en connotations. Les premières associations seraient « La Vénus à la fourrure » de Sacher-Masoch et la phrase de Goethe devenue proverbiale sur le caniche (ou barbet) qui recèle le diable et contient l’arrière-pensée ou le fond du problème dans « Faust ». C’est surtout ici une référence à l’antique jeu de dés romain du « Talus », qui partage les cycles du livre entre coups vénériens (ou de Vénus, « gagnant ») et coups cyniques ou de « chien » (perdant) (9). Dans la structure du livre les cycles vénériens sont enchâssés dans les cyniques : la Vénus est dans le caniche. Cependant amant et amante deviennent chien ou vénus et s’incluent l’un dans l’autre à tour de rôle.
D’autres mots resteraient à dire sur une possible théologie négative de Paul Wühr, qui corrigerait les mystiques allemands, ou sur un potentiel utopique de la res publica (en tant qu’État poétique). Enfin, avec sa poésie fondée sur la tension entre le minimalisme des phrases et la multiplicité des pensées, P. Wühr explore dans « Venus » les différences, gradations ou permutations de certaines « bipolarités » : homme/femme, un/autre, humain/divin, naturel/artificiel, ou, dans l’ensemble du diptyque Salve/Vénus : « matière à l’autre bout l’esprit ».
Notes :
- « Qui a écouté Paul Wühr déclamer par cœur Hölderlin, la nuit, dans son vieil appartement munichois près du Marché Elisabeth sait que… », Joachim Sartorius, Atlas der Neuen Poesie, Rowohlt, 1990, p. 248.
- Pour un aperçu de la langue originale de P. Wühr, se reporter à la revue Grèges n° 9 (Montpellier, 2004) : le cycle « Dans la proximité du vrai » y est en allemand, avec la traduction française en regard.
- P. Wühr se décrit parfois comme un « monumentaliste ». Après « Salve » et « Venus » son éditeur lui aurait conseillé d’écrire un livre « plus court » (le tirage de « Salve » est en tout cas épuisé). Il travaille aussi depuis vingt ans à une œuvre en prose qui a la structure d’un calendrier et qui tente de concentrer huit années de vie en des milliers de pages, « Der wirre Zopf », que, de son aveu, il ne pourra plus achever avant sa mort. Cf. l’interview de juillet 2003 dans la revue Li[li :] à l’occasion de son doctorat honoris causa, repris sur le site internet de l’auteur :
http://www.paul-wuehr.de
- De Hamann, ami et critique de Kant, P. Wühr reprend un processus socratique de questions semblant absurdes, une obscurité volontaire de la langue poétique, l’abaissement de la raison jusqu’au mal ou au vulgaire, la proximité de l’artiste avec la passion et la sensualité. Cf. Falsches Lesen : zu Poesie und Poetik Paul Wührs, édité par Sabine Kyora, Aisthesis Verlag, Bielefeld, 1997, p.24.
- interview, op. cit.
- Les cycles de « Salve » et « Venus » ne pouvaient figurer entièrement dans le livre français par manque de place. Cependant trois cycles incontournables ont été préservés : « Futur », « Dans la proximité du vrai » et « Je » (Montaigne). D’autres sont presque complets (Inacceptable, Parmi d’autres, Récits, Sémiotique) ou comportent plusieurs poèmes. De plus il est évident que beaucoup de poèmes se répondent (par exemple ceux avec Seume et Novalis) ou ont un même thème. J’ai essayé de respecter au maximum les développements de la pensée-poésie de P.Wühr. Les surtitres en haut de pages reproduisent la structure originale, dans l’ordre des livres allemands.
- interview, op. cit.
- Pour la philosophe espagnole Maria Zambrano (que Wühr ne cite pas mais qui me semble proche de certains de ses thèmes) les deux logos différents de la poésie et de la philosophie sont complémentaires. Si le philosophe dans son effort doit sélectionner et nier, pour trouver les règles d’une avancée nécessaire, le poète, avide et traversé, absorbe la totalité du monde dans sa création polysémique : « C’est pourquoi le poète ne croit pas à la vérité, à cette vérité qui présuppose qu’il y a des choses qui sont et des choses qui ne sont pas, ni au couple vérité-mensonge. » Maria Zambrano, Philosophie et poésie (1939) , Editions José Corti, Paris 2003, p. 31
- Dans le Talus, le plus mauvais coup (celui du chien) s’obtient quand les faces des quatre dés montrent le même chiffre, et le meilleur coup (de Vénus) quand toutes les faces montrent un score différent. « La Vénus dans le caniche » comprend 12 cycles cyniques répartis en 4 ensembles de 3 : le coup du chien correspondant pourrait être 4x3=12. Il comprend aussi 12 cycles vénériens : dans le livre ces derniers sont répartis en ensembles de 5, 1, 4 et 2 cycles ; c’est le coup de Vénus décrit par W. dans un poème du cycle « Talus », 5+1+4+2=12. D’autre part, chaque cycle cynique contient 24 poèmes (c’est le coup du chien décrit dans un autre poème du cycle « Talus », 4x6=24) et chaque cycle vénérien contient 18 poèmes (un coup de Vénus serait ici : 18=3+4+5+6). Dans les choix nécessaires dues à la composition de notre anthologie - sinon le livre ferait 1500 pages - cette numération disparaît (mais la structuration est préservée dans la table).
Extrait de / Auszug von :
Paul Wühr : « Matière à l’autre bout l’esprit », Montpellier : Editions Grèges, 2006.
Wiedergabe mit freundlicher Genehmigung von Jean-René Lassalle
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